Jeudi 22 mars 2012
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Généralement, on ne s'offre pas un séjour hospitalier de son plein gré,
à moins d'être fétichiste de la perfusion et d'avoir les papilles gustatives déficientes. Du coup, je crains que mes propos manquent d'enthousiasme (mais
rassurez-vous, j'aurai la critique créative).
Au terme du premier jour, j'avais déjà envisagé la fuite, le
scandale et la contrebande de hamburgers. Autant vous dire que les six jours suivants furent d'un épanouissement rare pour moi et mon entourage.
Je passe sur l'intimité délicieuse de la zone tampon des urgences 12h
durant, parquée dans un box qui donnait sur le couloir, face à l'accueil et séparée de mes gais camarades par un rideau aussi isolant que du macramé. J'ai
ainsi pu profiter de la joyeuse agitation des brancardiers, des gémissements d'octogénaires agonisants, du défilé d'une dizaine de connards tous bronzés qui rentraient du ski avec un
bras et/ou une jambe dans le plâtre (il y a une justice) et - ET - de la présence alléchante d'une bonne poignée d'internes plutôt
bonnards - presque mineurs mais bonnards.
Quand on m'a dit que
je montais dans une chambre, j'ai crû au grand standing, le calme, une salle de bain privée et surtout, pouvoir passer mes coups de fil sans m'étouffer sous les draps par souci de
discrétion. Je pense que le brancardier a omis volontairement de préciser que je rejoignais les soins intensifs, de peur que je tente une évasion en cours de transfert
- je me demande combien j'aurais fait au 100 mètres/perf intégrée.
Le bonheur quand vous goûtez aux soins intensifs, c'est être reliée par 5 fils
à une machine qui vous permet au mieux d'attraper quelque chose située à 30 cm de vous, au pire de supplier l'aide de quelqu'un pour le moindre geste du quotidien. La perf à gauche qui s'emmêle avec tout, fait des nœuds, le sang qui remonte, le brassard qui se gonfle chaque heure pendant 48h, même la nuit,
les électrodes collées aux seins qui vous relient à un scope qui bippe au moindre faux mouvement et la prise de pouls au doigt – votre mission, si vous
l'acceptez, est d'être capable de dormir sans vous étrangler. Vous l'accepterez, parce que de toutes les façons vous n'avez pas le choix.
Je passe sur les prises de sang au réveil, celles qui suivent dans la
journée, égayant votre bras droit d'une trouée artistique et d'une explosion d'hématomes charmants puisque tel sera le cas presque tous les jours
- et j'aime autant vous assurer que ce n'est pas avec la consistance des plateaux repas que votre taux d'hémoglobine va se maintenir. J'ai rêvé de mal bouffe
américaine encore plus fort que la fois où j'avais passé un mois en colonie de vacances, à pleurer devant des raviolis froids et du lait reconstitué - c'est dire.
J'ose à peine aborder le sujet de la douche et des toilettes collectives,
parce que bien entendu, les soins intensifs c'est salle commune avec 4 lits face à face et au milieu, le poste informatique des Ide et internes
de passage - à 20 cm de moi (je n'ai jamais eu de vie sociale aussi intense).
Par un hasard surprenant, nous étions trois trentenaires - proportion totalement
improbable compte tenu de notre motif d'hospitalisation - donc bonne ambiance (limite nous sortions le sauciflard et
l'alcool de prune quand le professeur finissait sa tounée)(bien évidemment que non... par contre je ne nie pas quelques trocs de
cannelés), surtout que mon collègue était un sportif de haut niveau au fessier des plus motivants (bénies soient les chemises qui ne
s'attachent pas à l'arrière).
Bref, sachez juste que prendre une douche avec sa poche de perfusion et ses
électrodes collées au torse puis se sécher avec des serviettes pour Polly pocket fut une expérience très enrichissante. Mes pulsions maniaques ont manqué de me faire vomir
plus d'une fois, rapport à l'idée de tremper mes pieds nus au même endroit qu'une autre dizaine de personnes et j'ai adoré que tout le monde soit au courant de mes moindres besoins
urologiques, puisque je ne pouvais pas rejoindre les wc de la salle d'attente sans demander que l'on me débranche.
J'ai appris l'humilité, j'aime autant vous le dire.
Heureusement, il y a les visites monarchiques du roi soleil et sa cour
- le professeur du service, le médecin associé, l'interne, les externes et l'infirmière. C'est pittoresque, caricatural et jouissif à la fois. Moi ça me donnait l'impression d'être au bon endroit, ma voisine a crû qu'on allait lui annoncer une mort imminente - c'est sûr que quand on ne connaît pas, ça peut faire un choc. Mais bon, à 9
dans le box, je pense que l'architecte a présumé des pathologies du service (bizarrement j'ai du mal à penser qu'ils ont droit au même défilé royal en maternité). Au
demeurant, le professeur était à tomber par terre et j'ai la libido humide dès que l'on s'adresse avec moi avec des termes complexes. Hum, vivement les prochaines visites de
contrôle.
Enfin, je finirai sur le bonheur des nuits reposantes, calmes, ce moment à soi durant lequel on reprend des forces pour affronter les diagnostics du lendemain. Ou durant
lesquelles on vous réveille à grand coup de plafonniers dans la gueule, à 23h, pour tester vos réflexes et vos capacités motrices ("levez les jambes, les bras, citez moi des noms de
fleurs", même une personne en pleine possession de ses moyens ne serait pas foutue de faire ça en étant agressée en plein sommeil), je ne parle pas du bordel dans les couloirs avec les
portes qui claquent la nuit, les voix gracieuses et discrètes du personnel et encore, par souci de nous épargner un calvaire trop long, nous étions réveillés à 6h du
matin par la même équipe de nuit qui nous décillait poliment pour nous dire aurevoir et nous souhaiter une bonne journée. J'ai crû m'arracher ma perf pour leur
rentrer dans la jugulaire, je vous jure.
Il y avait aussi les "bip-bip-biiiip" des copains qui gueulaient dans
le silence (miracle qui se produisait entre 1h et 5h) parce qu'ils avaient eu le malheur de tenter un retournement sur le côté et qu'une des électrodes avait
bougé - ce qui mettait tout le monde en joie. J'ai mis du temps à perdre l'habitude de tâter mon poitrail toutes les 20 mn pour vérifier si tout était bien en place (il faudra
aussi que je parle du bonheur de ne pas pouvoir porter de soutien gorge lorsque l'on fait du 95 E).
Enfin voilà. J'en suis sortie. Pour un sevrage en douceur, je continue une prise de
sang toutes les 48h et une hospitalisation par semaine - on ne sait jamais, que j'angoisse à cause du manque.
C'est très amusant d'ailleurs, raconté comme ça. Et c'est tant mieux, parce que c'est sacrément bien moins drôle quand on sait pourquoi et comment. Mais ce sera
pour une autre fois.