Partager l'article ! "La mort dans un cri Et l'enfant dans la vie": Je ne sais pas si c'est le propre de la femme de donner la vie. Je ne sais pas si ...
Je ne sais pas si c'est le propre de la femme de donner la vie. Je ne sais pas si c'est un but, un besoin ou une envie, je ne sais pas si une femme peut se passer d'être mère sans se sentir coupable ou inutile, je ne sais pas ce qui se cache d'égoïsme ou de refoulé lorsqu'il s'agit d'un choix. Mais je connais la douleur d'aimer ses enfants, la souffrance que génère l'angoisse de les perdre, de les voir souffrir, l'impossible acceptation d'un malheur possible tout comme la tendre inquiétude à chaque petit risque du quotidien. Je voudrais parfois ignorer cela parce qu'il est insupportable d'avoir à ce point peur, d'avoir à ce point mal qu'il puisse leur arriver quelque chose.
On chérit nos enfants pour ce qu'ils nous offrent d'amour. Parfois, pour celui qu'ils auraient pu nous offrir.
Mon divorce a bien nombre de raisons dont une principale qui n'accuse que moi. Peut-être que notre couple aurait pu dériver encore quelques années, médiocre et suicidaire, si le X juin 2010...
On ne choisit pas toujours d'avorter, parfois on le subit parce qu'il n'y a que deux possibilités dont l'autre ne nous est pas offerte. Et dans ce cas-là, on ne s'en remet pas et l'on ne pardonne pas - ni à l'autre, certainement pas à soi. Jamais.
J'ai laissé les semaines passer parce que je pensais que tout irait bien, parce que j'avais peur mais que je refusais d'en arriver là, parce que je ne savais pas quoi faire mais que je l'aimais déjà, parce que je pensais qu'avec le temps son père accepterait cette grossesse dont il refusait de parler. J'ai attendu des avis, des conseils, un soutien, personne n'avait de réponse, j'étais perdue, j'aurais voulu que l'on prenne une décision à ma place, j'aurais voulu qu'IL ne me laisse pas douter, que cet enfant soit accueilli dans nos vies aussi bien que les deux précédents.
J'ai perdu mon père trois semaines avant d'apprendre que j'étais enceinte.
Imaginer donner la vie, voir grandir un petit enfant qu'il n'aurait pas connu, c'était tellement confus et viscéralement révoltant. Je venais de commencer au pied levé un nouveau travail de professeur, j'avais des nausées épuisantes, j'étais l'ombre de moi-même, presque incapable de me lever le matin, 2h de route par jour, 90 élèves à gérer, je passais mes soirées à préparer des cours et intégrer un programme dont j'ignorais tout quelques jours auparavant et je n'arrivais plus à supporter la turbulence de mes enfants ni l'attention qu'ils me réclamaient. Mon mari et moi cohabitions sans plus rien partager et il fuyait la réalité de mon état avec le courage d'un traître. De tout ce fatras, j'en ai naturellement déduit que je n'étais pas une bonne mère, que je ne serais pas capable d'éléver trois enfants, que mon mari me haïssait et attendait de moi que j'arrête ce massacre.
Oui mais c'était MON bébé.
Pendant 11 longues semaines je me suis projetée dans cette grossesse alors que mon mari se calfeutrait lâchement dans le déni. Aucun dialogue n'était possible. Je n'osais annoncer la nouvelle à personne de ma famille, je me sentais prise au piège.
11 semaines. Il prenait forme humaine, pendant que son père s'acharnait à l'ignorer.
Je regardais sa taille, son évolution, je me disais qu'il était impensable que je laisse se disloquer un foetus de 9 cm dans un tuyau d'aspiration, j'étais dans une souffrance mentale indescriptible. Et seule, jamais aussi seule de ma vie. La dernière échographie fut insoutenable.
Jusqu'au moment de l'anesthésie, j'ai crû que j'allais renoncer.
La veille, je n'y croyais toujours pas. C'était irrationnel, absurde, incohérent, impensable. J'ai pleuré convulsivement plus de 2h dans le lit avant de prendre le médicament pré opératoire et pendant ces 2h mon mari m'a ignorée, assis à son bureau à 3 mètres de moi.
SI j'avais gardé cet enfant, l'aurait-il aimé? Aurait-il cessé de me détester, de m'en vouloir?
Avais-je le droit de faire naître un enfant dont le père nous aurait quitté avant même sa naissance?
Pouvais-je prendre le risque de penser un jour "je n'aurais jamais du le garder"?
Allais-je être capable d'être une mère généreuse et équilibrée?
Je me sentais responsable de lui et c'est pour cette raison que j'ai refusé de lui reprocher un jour quoi que ce soit, de me décevoir, de lui imposer l'indifférence d'un père et la souffrance d'une famille à la dérive.
J'ai été à la clinique seule. J'ai hurlé silencieusement en me déshabillant, pleuré le corps recroquevillé et toujours seule, sur mon brancard puis sur la table d'opération. Je n'arrivais plus à m'arrêter, j'étais en panique, en plein naufrage, le visage révulsé d'angoisse et de souffrance, trempé, ravagé - démuni. Je me suis réveillée sans la moindre émotion, vide de lui. Etrangère à moi-même, dégoûtée de moi-même, ahurie d'avoir fait ça. Je suis rentrée et je suis restée encore seule jusqu'au soir.
Après l'avortement, je n'ai plus adressé la parole à mon mari. Cela a duré trois semaines et le dernier jour, il a demandé le divorce. Il a quitté la maison deux mois plus tard.
Pour lui cette grossesse n'a jamais existé alors que je serai toujours la mère de cet enfant dont les cartilages ont éclaboussé des tubes en plastique.
De lui, il me reste le test positif qui est toujours dans le premier tiroir de ma commode, que je regarde encore parfois, dont je suis incapable de me séparer de peur d'oublier un jour que je n'ai pas rêvé cette grossesse. Et les papiers d'hospitalisation qui me rappellent l'acte de barbarie qui a eu lieu ce jour-là, avec mon consentement.
L'Interruption Volontaire de Grossesse est un droit précieux. Un droit, pas un luxe. Pour certains c'est un confort, pour d'autres c'est une liberté. On parle de choix mais souvent c'est une issue de secours. Dans tous les cas, c'est un acte irréversible. Avec des conséquences qui le sont tout autant.
27 Avril
Si des gens errent ici,
qu'ils sachent que je suis prise en otage
par mes gosses, ma paperasse
et de gros cartons à entasser dans mon garage déjà plein.